Témoignage “Ma mère, la femme de ménage”

Témoignage “Ma mère, la femme de ménage”

Ma mère, la femme de ménage

Aujourd’hui j’ai honte de dire que j’avais honte. Mais c’était le cas. Quand j’étais petite j’avais honte de dire que ma mère était femme de ménage. Je ne comprenais pas pourquoi, mais ça me gênait. C’était certainement lié à la réaction des gens, qui très souvent portait un regard négatif sur le métier.

« Travaille bien à l’école pour ne pas finir comme femme de ménage, à nettoyer les toilettes des autres. » Je ne compte plus le nombre de fois que j’ai entendu cette phrase. Devenir femme de ménage signifiait pratiquement faire partie de la catégorie la plus basse de l’échelle sociale. Je n’ai jamais entendu les gens parler de ce métier avec du respect, jamais. C’était plutôt l’inverse. On en parle avec du dégoût, du mépris, de la condescendance… mais pas le respect. On ne respecte pas un métier aussi dégradant, c’est logique.

Pourtant j’ai toujours eu du mal à comprendre cette condescendance. Peut-être parce que je voyais d’autres côtés de ma mère, la femme de ménage, que les autres ne voyaient pas. Je voyais ce qu’il y avait derrière.

Derrière cette femme de ménage, je voyais une femme constamment fatiguée. Il lui arrivait de se plaindre de maux de dos, parfois, mais pour se reprendre tout de suite après. Elle ne se permettait pas trop de se plaindre, il fallait continuer. Il m’arrivait, par moment, de voir la frustration, la fatigue, les douleurs qu’elle accumulait. Je voyais le manque de repos. Elle n’avait pas le temps de se reposer et de permettre à son corps de se ressourcer. Mais ça, les gens ne le voient pas.

Derrière cette femme de ménage se cachait une femme qui avait à peine le temps de s’occuper d’elle-même. Aller chez le coiffeur, s’offrir un week-end détente, se faire un restaurant… c’était du luxe. Elle ne pouvait pas se permettre de luxe. Surtout en tant que mère célibataire avec trois enfants. Voir des amies ? Aller faire la fête pour relâcher la pression ? Très rarement… pour ça il faut avoir du temps et de l’énergie… à nouveau, du luxe. Mais ça, les gens ne le voient pas.

Derrière cette femme de ménage se cachait une mère, qui après ces heures de travail rentrait pour s’occuper de ses enfants. Après avoir nettoyé chez les autres, elle rentrait nettoyer chez elle… À peine elle rentrait de ces 8 heures de travail, parfois même 12, qu’elle devait déjà tout préparer pour le lendemain. Parfois elle partait à 6 heures du matin, en nous laissant le petit déjeuner prêt sur la table, avec nos goûters pour la journée. On la revoyait le soir, quand elle rentrait à 20 heures. Complètement exténuée, elle ne prenait pas de pause… Elle devait préparer le dîner, revoir nos devoirs, repasser les vêtements qui s’accumulaient… Mais ça, les gens ne le voient pas.

Derrière cette femme de ménage se cachait une femme qui devait chaque jour entendre des commentaires déplaisants sur son lieu de travail. « Les étrangères qui ne sont que bonnes à faire le ménage… ». Les gens n’avaient même pas forcément besoin de le dire, c’était souvent sous-entendu dans leur discours. Des remarques de la part de patrons ou de clients, qui étaient blessantes. Elle devait faire face à des personnes qui vraisemblablement étaient dépourvues de tout sentiment de respect. Parfois elle en parlait, mais très brièvement. Ça ne servait à rien d’en parler de toute façon, c’était comme ça. Une femme qui a pris sur elle pendant de longues années, parce qu’elle n’avait pas d’autre choix. Une femme qui, parfois, remettait en question sa propre valeur, face à la constante dénigration des autres. Mais ça les gens ne le voient pas.

Derrière cette femme de ménage se cachait une femme qui ne pouvait pas se permettre de m’acheter la nouvelle Nintendo DS. Mais moi, je la voulais cette console, à tout prix. Tout le monde en avait une ! J’ai fini par l’avoir. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que ce sont les heures de nettoyage qu’elle a accepté de faire le week-end qui lui ont permis de m’acheter ma console. Mais ça je ne le voyais pas.

Derrière cette femme de ménage, se cache avant tout une femme, forte, mais fatiguée. Prête à tout pour que ses enfants ne manquent de rien. Quitte à y laisser sa santé. Mais ça je ne le voyais pas.

Non, les femmes de ménage ne sont pas « que » des femmes de ménage… Elles sont avant tout des êtres humains, des femmes, des mères de famille … qui exercent un métier difficile tant sur le plan physique que sur le plan psychique.

Il serait grand temps que notre société arrête d’avoir un regard dénigrant sur ces personnes, qu’on commence à les respecter et valoriser leur métier.

Sachant que la société ne changera pas d’aussi tôt, je décide de commencer par moi d’abord.

Il m’aura fallu beaucoup de temps pour comprendre. Si ma mère a réussi à élever 3 enfants, à se créer la vie qu’elle a aujourd’hui en étant « qu’une simple femme de ménage », je n’ose même pas imaginer ce qu’elle aurait pu accomplir si la vie lui avait donné d’autres opportunités.

Alors je le dis à ma mère, et à toutes les femmes de ménage. Aujourd’hui je vous vois. Je vois ce que vous traversez, je vois les sacrifices que vous faites. Je vois à quel point il est difficile pour vous de vivre avec un regard dégradant posé sur vous. Et pourtant vous continuez. À croire que rien ne peut vous abattre. Aujourd’hui je vois surtout votre force, votre détermination et votre courage.

Ça n’a pas toujours été le cas, et je m’en excuse. Sachez qu’avec le temps, chaque enfant finit par comprendre. Et la honte se transforme en fierté.

Texte de Mirlene Fonseca Monteiro, membre de FINKAPE RAL

Lire aussi : Témoignage, Hélène, 25 ans de ménage, Luxembourg

Sur la photo : Jennifer Lopes Santos, membre de Finkapé, lit le témoignage – Expressions of Humanity, Rotondes, 5 février 2020

Finka-pé signifie aller de l’avant avec détermination, agir plutôt que subir.

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A travers cette page, nous invitons les personnes intéressées à se questionner sur l’histoire, les multiples aspects, défis et idées liés à la présence d’une population d’origine africaine au sein de la société luxembourgeoise.

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