De la femme violentée consentante à la révolte de la femme-objet. “Je l’ai tuée parce qu’elle était mienne”…

De la femme violentée consentante à la révolte de la femme-objet. “Je l’ai tuée parce qu’elle était mienne”…


de
Frédéric Mertens de Wilmars (*)

A la vue du nombre croissant des dénonciations des violences commises à l’égard des femmes en raison de leur genre, la contribution évoque plusieurs approches sur la nature de la relation entre femmes et hommes dans le cadre de la violence du genre. La femme est-elle considérée comme «objet» ou est-elle «sujet» de cette relation basée sur la domination et dont elle en est victime?

Chaque semaine nous offre la triste litanie médiatisée des violences et assassinats de femmes dont les femmes en sont victimes. Bien que tardive, la dénonciation contribue pour le moins à lever un tabou qui cache un fléau de notre société moderne : la violence du genre.

De nombreuses études expliquent les causes de cette violence et la liste des facteurs est loin d’être exhaustive : la culture, la religion, l’histoire, le droit, l’économie, etc. Dans le cadre des travaux de recherche sur le problème de la domination [1],  il y a des divergences ou des oppositions d’analyse qui peuvent nous aider à comprendre (ce qui ne veut pas dire accepter !) le pourquoi, dans son acception théorique, d’une violence longtemps cachée et de sa dénonciation tardive.

Les approches sur l’oppression et le consentement des femmes à être dominées mettent en avant la conception sociologique de la conscience des «dominés». L’oppression s’impose-t-elle aux femmes para la violence ou les dominés contribuent-ils, dans une certaine mesure, à l’exercice et à la pérennité de leur domination ? En réalité, on représente l’identité des femmes comme étant totalement intégrée dans la conception de la «femme-objet» ou, au contraire, on s’appuie sur l’autonomie de la volonté de la femme comme «sujet» pour expliquer notamment le «consentement» des victimes de cette violence du genre.

On doit souligner une contradiction plus politique qui distingue les travaux qui considèrent l’évolution historique comme une perpétuation de l’oppression, de ceux qui analyse de celle-ci comme un progrès vers la libération des femmes. A chaque fois, la première position correspond à l’idéal type radical et la seconde au pôle égalitaire, modéré et libéral. Mais les auteurs peuvent se situer distinctement en rapport avec ces différentes problématiques. Les apories de chacune de ces positions conduisent les chercheures à dépasser leur confrontation en introduisant des nuances dans l’approche radicale.

Les conceptions des relations de genre connaissent une opposition polarisée entre les approches radicales, qui font des femmes un véritable objet et les enferment ainsi dans leur propre domination, et les approches libérales qui insistent sur l’effort des femmes à s’ériger comme sujets, acteurs collectifs de la société. Les premières approches mettent l’accent sur les obligations qui s’imposent aux individus alors que les secondes, sur la liberté de ceux-ci. Dans le premier cas, la primauté est accordée à la société alors que dans le deuxième, aux individus (2).

Les théories plus radicales considèrent seulement les femmes comme objets à la fois sur le plan sociologique et dans le sens sexuel terminologique. Ainsi, pour Pierre Bourdieu, il y a une asymétrie fondamentale qui s’instaure entre l’homme et la femme dans le cadre des échanges symboliques ; asymétrie du sujet et de l’objet, de l’agent et de l’instrument (3). Dans le domaine des relations de production et de reproduction du capital symbolique – dont le «marché conjugal» constitue en fait une réalisation paradigmatique – cette asymétrie se fonde sur une sorte d’abus d’autorité originaire qui implique que les femmes peuvent seulement apparaitre comme objets, ou mieux, comme symboles dont le sens s’est constitué hors d’elles et dont la fonction est de contribuer à la perpétuation ou l’augmentation du capital symbolique détenu par les hommes.

Mais ce raisonnement ne consiste-t-il pas finalement à accepter la vision des dominants qui tentent toujours de réifier les dominées et de leur interdire toute forme d’autonomie ? On peut s’interroger si le fait d’enfermer les femmes dans leur altérité comme s’il s’agissait d’un phénomène éternel lié à l’oppression, ne constituerait pas en réalité à reproduire ce processus d’éviction de l’universalité, et de maintenir ainsi une vision androcentrique des femmes (4).

Au contraire de Bourdieu, la philosophe Geneviève Fraisse considère les femmes comme «sujets» et non «objets». A partir du mouvement féministe, elle analyse celui-ci comme le moyen pour les femmes d’être «sujets». Pour elle, il y a des moments historiques dans lesquels les femmes se définissent comme telles, comme sujets de l’histoire (5).

Ainsi, elle considère le siècle XIX comme une évolution vers l’autonomie, un chemin qui va de la destination sociale comme responsabilité face à l’espèce au destin individuel élaboré dans la vie sexuelle et familiale. Ce chemin s’est concrétisé lors du XXème siècle par les facteurs socioéconomiques, historiques et culturels qui ont porté les femmes dans une perspective subjectiviste ; ce qui explique en partie le choc et l’effondrement de certains modèles sociaux et culturels qui enfermaient les femmes dans un cadre objectiviste et de domination exercée historiquement par les hommes. Aussi, se manifeste un choc dont l’effet est la violence contre les femmes tant sur le plan institutionnel que sur le plan individuel ou domestique.

Pour ce qui est de la violence institutionnelle, dans le domaine de l’histoire, de nombreuses études ont tenté de montrer comment on a essayé d’enfermer les femmes dans leur rôle familial ou domestique. Ainsi on leur a reconnu très tardivement leurs droits civils et on les a surtout considérées comme mères et femmes au foyer, y compris dans les lois (ce qui explique, notamment, la reconnaissance tardive du droit pour les femmes de disposer de leur propre corps). Aussi, cela suppose-t-il que le rôle de l’Etat est de contribuer au maintien de la domination masculine et de l’exploitation des femmes. En effet, l’Etat est investi théologiquement d’une intention de perpétuation des relations de genre phallocratiques et/ou d’un développement d’une logique industrielle. En d’autres termes, se manifeste une violence institutionnelle ou collective contre les femmes.

Dans le domaine domestique, la violence du genre pourrait constituer le symptôme d’un refus de l’homme que la femme soit sujet, autonome dans ses choix, dans le choix de son destin (et non de sa destination !). La violence qui s’exerce jusqu’à son paroxysme – le meurtre ou l’assassinat – reflète la position du dominant qui ne supporte pas l’idée ou l’acceptation que la dominée ne soit pas ou plus son «être-objet».

L’interrogation relative à la coopération des femmes à leur propre domination, en opposant l’idée de l’oppression à celle du consentement, pose le problème sociologique de la conception de la conscience des dominés. Pour les théories plus radicales, l’oppression s’impose aux femmes para la violence alors que pour d’autres théories, les dominées contribuent dans un certaine mesure à l’exercice et à la pérennité de la domination. Les unes se représentent l’identité des femmes comme totalement considérée dans l’hétéronomie (en position d’objet), tandis que la notion de consentement suppose une certaine autonomie de la volonté (de la part des sujets).

Les approches égalitaires sociologiques et historiques supposent respectivement que les inégalités (professionnelles ou politiques) sont dues à l’insuffisance des ressources des femmes – qui alors sont plus ou moins responsables de leur dépréciation – et que la culture et les mentalités, marquées par l’histoire, constituent des freins au changement. D’une part, l’idée du consentement se fonde sur l’importance accordée à la légitimation de la domination grâce à aux représentations. D’autre part, cette conception suppose le partage des schémas de perception et d’action communs entre les dominants et les dominés.

Dans l’optique égalitaire, l’histoire et la culture sont gravées dans la conscience des dominants et des dominés eux-mêmes, qui reproduisent ainsi indéfiniment la situation inégalitaire. On considère alors que les femmes ont collaboré de la sorte à leur propre domination (6). Cependant, cette idée a été largement critiquée en démontrant que les modalités de la conscience des dominées diffèrent de celles des dominants et que les femmes ne peuvent faire usage semblable des connaissances et valeurs de la société, et finalement que la violence est un élément qui reste toujours présent au deuxième plan des relations entre hommes et femmes (7).

Alors que le champ de conscience des dominants est fortement structuré et cohérent face à la contestation de leur pouvoir, celui des dominés se démarque par la fragmentation, la contradiction (l’adaptation ou le rejet pouvant parfois se manifester), ce qui se traduit par la culpabilisation. L’idée du consentement des dominés au leur domination dépasse les limitations de la conscience qui s’imposent à eux, et surtout le fait que cette conscience est médiatisée par les hommes. Le «conscient» et «l’inconscient» des femmes sont envahis par leur situation de dépendance objective par rapport aux hommes marqués par la «dépersonnification» et par la réduction à l’état de supports biologiques qui leur a été imposé. En conséquence, l’idée du consentement repose ainsi sur une fausse symétrie entre les conceptions des processus cognitifs propres aux dominants et aux dominés.

En outre, la notion du consentement pose aussi le problème de l’usage de la violence supposé appliqué seulement quand l’adhésion se fragilise alors qu’elle est présente avant par toutes les parties et toujours pour le dominé, à qui on lui rappelle en permanence quelle est sa place. Ce prétendu consentement n’est rien d’autre que le résultat des «reflets matériels, imposés et pratiqués depuis l’enfance des femmes».

En définitive, cette notion de consentement repose sur un modèle contractuel alors que les relations sociales du genre sont marquées par la violence sinon concrète, au moins potentielle. Avec ce consentement, d’une part, la responsabilité de l’oppresseur est supprimée et d’autre part, la conscience de l’opprimée se range erronément au niveau de la «libre conscience» de celle.ci. La «bonne» conscience est maintenant le fait de tous, hommes et femmes. Et c’est cette même conscience qui ne peut accepter la responsabilisation de la femme opprimée par la violence du genre.

(1) On entend par là les travaux de recherche basés sur l’orientation égalitariste ou radicale, la pensée de la de la différence dans un monde «idéal».

(2) Voy. Notamment FARGE, A., “Pratique et effets de l’histoire des femmes” in (PERROT, M. (dir.) Une histoire des femmes est-elle possible?, ed. Rivages, Paris, 1984.

(3) BOURDIEU, P., « Remarques sur l’Histoire des femmes », in Femmes et histoire, (Duby G. y Perrot M., dir.), Paris, Plon, 1993, p. 65.

(4) Le même Bourdieu prétendit que la vision féminine était une vision dominée, qu’elle ne se voyait pas elle-même. BOURDIEU, P., « Remarques sur l’Histoire des femmes », in Femmes et histoire, (Duby G. y Perrot M., dir.), Paris, Plon, 1993, p. 65.

(5) FRAISSE, G., La Raison des femmes, Plon, Paris, 1992.

(6) GODELIER, M., «Les femmes et le pouvoir politique. Point de vue d’un anthropologue», in Femmes et histoire, Duby G. et Perrot M., (dir.), Paris, Plon, 1993, pp.101-112.

(7) MATHIEU, N., Anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, ed. Côté-femmes, Paris, 1991.

Photo by Raoul Somers: Red Dress installation by Heather Carroll, Stonedreams 

 

 

(*) Frédéric Mertens de Wilmars (Bruxelles, 1973) est docteur en droit constitutionnel. Il est professeur à l’Université européenne de Valencia et à la faculté de Droit de l’Université de Valencia. Il y enseigne les Droits humains, les Droits économiques et sociaux, le Statut juridique de la femme ainsi que les Relations internationales. Il est, en outre, professeur invité dans diverses universités européennes et latinoaméricaines. Depuis 2015, il participe à un master online d’égalité de genre destiné aux juges et avocat(e)s mexicain(e)s et colombien(ne)s. En 2017, il reçut le premier prix national de la fondation Alares pour l’ensemble de ses travaux et recherches sur les questions juridiques de l’égalité de genre et de l’équité.

Il a récemment publié: «L’arrêt Kalanke de la Cour de Justice de l’Union européenne et les actions positives en droit communautaire. Vingt ans plus tard… », in Briatte, A.-L., Gubin, E., Thébaud, Fr., (sous dir.), l’Europe, une chance pour les femmes? Le genre de la construction européenne, Éditions de la Sorbonne 2019; “La equidad y las mujeres en los Derechos Humanos”, in de Lucas, J. et alii (org.), Pensar el tiempo presente: homenaje al profesor Jesús Ballesteros Llompart, ed. Tirant lo Blanch, 2018; “L’exclusion des femmes d’une communauté de pêcheurs espagnols. Qui a un fils a une propriété, qui a des filles n’a rien”, in Talahite, F. y Deguilhem, R. (coord), Femmes et droits de propriété, Les Cahiers du genre nº 62.

Ici des articles publiés dans l’Equality blog: https://timeforequality.org/te…/frederic-mertens-de-wilmars/

Photo: @ Raoul Somers

 

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