1.3 – L’interrogatoire était fini

L’interrogatoire était fini.

L’interrogatoire était fini. Nous avions tous les deux signé le procès-verbal. De ce qui était arrivé dans cette petite salle, il ne restait que les parties les moins significatives : les mots. J’avais rangé mon dossier, ajusté mes cheveux comme je pouvais et parcouru en sens inverse le long couloir ciré vers la sortie. Je sentais la légèreté de mon corps de femme et tout le poids de la responsabilité de maintenir un homme en prison.Gennaro m’avait enseigné tant de choses en si peu de temps et il ne le saurait jamais. La plus importante pour moi était de savoir que je n’étais pas seulement un juge mais un juge femme qui, pour aborder le fond d’une accusation, devait en quelques secondes démolir, à l’intérieur comme à l’extérieur, des millénaires de préjugés, mais aussi garder le regard droit et assuré bien que les personnes autour fassent tout pour lui faire baisser et la voir céder. Ce juge femme devait ensuite changer de voix pour la rendre masculine et dure, et pouvait enfin retrouver sa vraie voix, différente et féminine, la seule à même de rendre sa crédibilité et son autorité à l’institution.Ce malaise, ce chemin complexe dans lequel on se cache pour ensuite se montrer et enfin s’affirmer est présent dans les lieux dans lesquels il existe un rapport de force, comme par exemple lors de l’interrogatoire. Peut-être que tous mes collègues hommes et femmes ont déjà vécu ce phénomène, surtout au début de leur carrière professionnelle.

Ce n’est facile pour personne d’interroger des hommes puissants, des intouchables, des hommes sanguinaires sans scrupules, des chefs de clan, des membres des brigades rouges, des personnes gérant des milliers de milliards avec habileté et professionnalisme ou qui détiennent des dossiers pouvant faire chanter la moitié du pays. Avec chacun d’entre eux, on ouvre un canal différent de communication, de reconnaissance car chacun d’eux a ses propres clefs d’interprétation de la réalité, ses propres valeurs. Et toutes sont profondément différentes.

Mais si pour un homme il y a seulement (si l’on peut dire) la difficulté objective de se confronter à ce que l’on représente et que l’on est, c’est-à-dire, son professionnalisme, pour une femme il faut ajouter autre chose, qui est nécessairement antérieure à cette étape : être reconnue par son interlocuteur, quel qu’il soit, comme magistrat et non comme l’autre moitié du ciel qui, pendant des millénaires, a été exclue de tout lieu décisionnel parce qu’inadaptée, incapable, irrationnelle. Une femme n’était qu’un corps, elle était intellectuellement inexistante.

Et je peux vous assurer, pour l’avoir vécu et le vivre encore aujourd’hui, que ce n’est pas rien.

Beaucoup parmi mes collègues femmes, si ce n’est toutes, peuvent confirmer le froid glacial qu’on ressent lorsque votre interlocuteur, d’un refus outré et affiché, nie votre qualité de magistrat.

Je me souviens de l’histoire d’une de mes amies, substitut du procureur dans une zone chaude du sud de l’Italie. Un détenu purgeant plusieurs condamnations à perpétuité avait été amené devant elle, sur la base d’une décision prise et signée par elle, escorté par dix policiers pour être interrogé par elle, dans un bureau du ministère public avec son nom à elle sur la plaque à l’entrée, bureau dans lequel il n’y avait qu’elle, avec ses yeux noirs splendides et intelligents que le mascara accentuait encore plus. Il lui a demandé dans son dialecte du sud : « Où est le magistrat ? » Cet homme avec ces paroles prononcées en pur dialecte avait voulu lui donner une gifle en pleine face. Contre l’évidence, il ne voulait pas la reconnaître comme magistrat parce que c’était une femme et qui plus est une femme jeune et belle. Son destin ne pouvait pas être dans les mains de cette fille qui, avec sagacité et rapidité, sans perdre son calme et sur un ton institutionnel, l’a foudroyé en lui répliquant sèchement : « Vous l’avez en face de vous ». Si ce condamné était entré par la porte d’à côté portant une plaque avec le nom d’un homme, il n’aurait jamais osé défier le représentant du ministère public avec une question si arrogante.

On me l’a aussi posée cette question. J’étais en audience publique, derrière le pupitre du juge sur une estrade, devant tout le monde, avec ma robe noire de juge, les codes bien ordonnés les uns sur les autres et le dossier du prévenu ouvert devant moi et on m’avait lancé : « Mam’zelle, allez me chercher le juge ».

Contrairement à mon amie substitut du procureur, je n’ai pas réussi sur le moment à trouver les mots justes et à la fin de l’audience, j’ai vomi de colère.

Personne ne t’apprend comment réagir à ces gifles reçues en public, de même que personne ne te dit qu’inexorablement, tôt ou tard, tu te feras gifler.

Les femmes n’en parlent pas et elles apprennent seules ce qu’il convient de répondre et de faire dans ce genre de situation.

Il y a ensuite une autre manière, encore plus subtile et sournoise, pour disqualifier les compétences professionnelles d’une femme magistrat, dans les couloirs des tribunaux, dans les commissariats, dans les casernes et les prisons. Si on ne partage pas une de ses décisions, on la définit comme une « mère de famille ». On l’invite à dîner sans la connaître pendant qu’on discute l’exécution d’une saisie ; on fait des commentaires sur ses formes pendant qu’elle s’éloigne après avoir dirigé un difficile interrogatoire en pensant ne pas être entendu ; on regarde avec insistance et sans honte le peu de décolleté qu’avant de quitter la maison elle avait regardé mille fois dans le miroir pour éviter qu’il attire les regards désagréables et indésirables.

Mais nous voyions tout, sentions et percevions tout. Avec gêne, colère, moquerie, mépris. Et entre nous, seulement entre nous, nous en parlions et échangions les noms de ces gentlemen afin d’être sur nos gardes.

L’interrogatoire de Gennaro et le duel de regards m’avaient rendu la vue sur moi, sur mon corps féminin et sur les raisons de mon choix professionnel.

C’était le premier sens que j’avais retrouvé.

C’était arrivé à Naples et ça ne pouvait arriver que dans cette ville généreuse et tourmentée dans laquelle le ciel serein et ensoleillé, d’une manière trompeuse, se confond avec la mer agitée qui capture et détruit.

Je sentais que dans ma vie, comme dans mon métier, je devais commencer à rechercher les quatre autres sens.


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