1.2 – Depuis que j’étais petite pourtant, tous mes modèles avaient été des hommes

Depuis que j’étais petite pourtant, tous mes modèles avaient été des hommes parce que les institutions étaient masculines

Depuis que j’étais petite pourtant, tous mes modèles avaient été des hommes parce que les institutions étaient masculines. Pour devenir magistrat je devais devenir, essayer de devenir, un homme avec un corps de femme. Je ne voyais pas d’autre chemin pouvant être parcouru. C’est seulement de cette manière que je pouvais endosser honorablement la robe de magistrat que mes parents m’avaient offerte quand j’avais réussi le concours. Ma mère l’avait féminisée en ajoutant un rabat blanc avec des petits boutons orné de dentelle ancienne et légère à la manière de celle qui enrichissait les trousseaux péniblement accumulés et transmis de génération en génération par les femmes abruzzaises sages et fortes. Comme mes grands-mères. Le rabat qu’il faut nouer autour du col, comme un grand collier, me donne de l’assurance et aussi me rend différente. Le mien est unique.Je ne pensais pas que la tenue de magistrat pouvait changer d’une personne à l’autre, d’un homme à une femme. Et de penser que c’était ma mère, elle qui avait dû abandonner ses rêves d’artiste, qui avait été amenée à détester sa beauté radieuse, qui avait vécu dans le reflet d’autres hommes malgré sa vive intelligence, qui avait vu la robe et le rabat portés seulement par des personnes en costume cravate, ça avait été justement elle qui avait découvert et souligné que comme magistrat, sa fille était différente de son mari. Et il fallait que ça se voie. Elle, comme mes tantes, avait ressenti dans sa peau que la féminité était une maladie qu’il fallait cacher pour être libre. Elle avait compris avant et mieux que n’importe quelle femme philosophe spécialisée dans l’étude de la différence de genres que sa fille devait montrer sa féminité avec fierté justement là où elle était institutionnellement niée pour la libérer et se libérer. Le rabat n’était plus un simple morceau de tissu blanc entouré des fils de la robe noire, c’était l’affirmation impérieuse et courageuse de ce que j’étais grâce à la clairvoyance inconsciente mais profonde de ma mère.Ce parcours visant à me transformer de l’intérieur n’était pas le fruit d’une réflexion. Il se déroulait malgré moi.Pourtant, à quel point ils étaient inatteignables ces modèles professionnels !

Des hommes d’un autre âge qui entraient dans la salle d’audience et imposaient le silence. Leur personne dégageait un fluide magique et hypnotique. C’est ainsi que je le ressentais. Ils inspiraient de la crainte et du respect. Mais moi je ne me sentais pas capable d’inspirer une crainte révérencielle ou de provoquer cette solennité.

Quand j’entrais dans un lieu public, et en particulier dans un tribunal, avec ses longs couloirs, ses hautes voûtes, je me sentais toute petite. Pas à ma place, comme dans la prison de Poggioreale. Je ne réussissais pas à faire en sorte que les objets, les lieux rentrent dans ma dimension, sauf à les remplir de photos de vacances, de lettres et dessins pleins de couleurs de mes enfants. Les formes solennels et les grands espaces ne m’appartenaient pas et donc je ne parvenais pas à créer le silence par ma seule présence, comme le faisait mon père avec les prévenus se présentant devant lui.

Et devant Gennaro, je constatais pour la énième fois ne pas y parvenir.

« Monsieur Gennaro … où êtes-vous né ? Quel travail faites-vous ? Combien gagnez-vous ? Où est votre résidence ? »

Je continuais à penser que derrière chacune de ces réponses il y avait l’histoire d’une vie, de mauvais choix, des routes bien souvent obligatoires, des familles brisées, le manque d’argent. Peut-être que tout cela ne me concernait pas au fond si ce n’est pour situer la personnalité du prévenu. Sinon je me serais écartée de l’objectif unique de ce qui n’était pas une conversation aux aspects sociologiques mais un interrogatoire lui permettant de se défendre.

Chercher plus loin pour comprendre la dimension humaine derrière les réponses a toujours été pour moi une tentation irrésistible face aux témoins, aux prévenus, aux victimes, aux collègues, face à n’importe quelle personne. Je pense que c’est encore plus indispensable pour un magistrat.

À l’inverse, certains de mes tuteurs, strictement des hommes, m’ont mis en garde contre cette pratique car on risque de rentrer dans un mécanisme qui emprisonne, qui enlise et empêche d’évaluer la crudité des faits en restant tiers et objectif. En résumé, l’expérience montre que cette pratique est dangereuse car elle tend à permettre la justification de tous les comportements. Mais plus encore que pour n’importe qu’elle autre personne, dans le cas d’un prévenu qu’il faut décider de maintenir en détention ou de libérer, si les faits comptent beaucoup, il ne faut pas non plus négliger l’histoire de l’humain, son épaisseur humaine, son pourquoi.

En réponse aux questions « Êtes-vous marié ? Avez-vous des enfants ? » Gennaro était devenu un fleuve en crue. Il avait commencé à me raconter en transpirant tous les ennuis et malheurs de sa famille. S’il était resté en prison, m’avait-il expliqué d’un ton agité, ses nombreux enfants n’auraient plus rien eu à manger ; son épouse était femme au foyer et il était le seul à gagner de l’argent. Moi, je posais ces questions seulement pour respecter les règles de l’interrogatoire qui imposent de connaître les conditions familiales du prévenu. Par contre, Gennaro répondait à ces questions avec l’unique espoir de réveiller mes sentiments de femme et de mère qui, dans sa logique et sa culture, auraient pu prévaloir sur les critères d’évaluation qu’un juge doit observer.

Il continuait à être prisonnier non des murs de la prison mais des chaines de la banalisation, de la réduction et simplification qu’il se faisait de moi comme femme, enfermée dans son atavique et exclusif rôle domestique. Il continuait à ne pas me reconnaître dans ma fonction de juge, c’est-à-dire quelqu’un qui doit établir des faits, des délits, des responsabilités.

Je voulais mettre fin sur le champ à sa manière plaintive d’utiliser ses sentiments pour sortir de prison.

« Oui ça va, j’ai compris. Passons maintenant à ce qui vous est reproché. »

J’ai commencé à énumérer, les uns après les autres, tous les faits constatés par les gendarmes lors de sa surveillance, les heures auxquelles on l’avait vu décharger des quintaux de déchets, les écoutes téléphoniques où l’on apprenait qu’il avait noué des accords avec des dizaines d’entrepreneurs sans scrupules.

À présent ma voix était sérieuse mais calme et assurée. Elle était redevenue ma voix, orpheline de modèles et donc vraie. C’était les écrits qui me donnaient mon assurance, c’était la rigueur et le travail que j’avais employés à réunir les pièces de l’enquête qui me permettaient d’être un juge face à cet homme et son avocat. À présent c’était Gennaro qui, s’entendant débiter dates, lieux, personnes, appels téléphoniques, baissait les yeux, craignait mes paroles, voyait en face de lui un magistrat, ou plutôt une magistrate avec un chemisier à fleurs, et qui ne se laissait pas berner par la fièvre de son fils et la banalité de ses lieux communs.

Gennaro avait changé de registre. Son effronterie avait disparu et nos rôles respectifs étaient finalement clairs. J’avais retrouvé ma voix et mis de côté celle plus artificielle du début de l’interrogatoire. Je me sentais libre, sans attaches ni modèles. Lui avait abandonné le regard arrogant du début et le ton plaintif familial emprunté par la suite pour être un homme face à ses choix et ses responsabilités. En retrouvant nos places respectives, aucun n’avait le sentiment d’avoir perdu.

 

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L’interrogatoire était fini


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